Le parfum de la ville

Tournées olfactives dans l'agglomération rouennaise

La base de données " odeurs " d'Air Normand comporte une partie intitulée " olfactions ". Les olfactions, contrairement aux gênes, consistent en des mesures - toujours avec le nez - après l'apprentissage à la reconnaissance des odeurs (méthode du Champ des Odeurs ®). Cette approche a été menée d'octobre 2000 à juillet 2002 par la technicienne " odeurs " d'Air Normand, à travers les rues de l'agglomération rouennaise selon 4 parcours différents.

Les trajets ont été effectués à pied, en général entre 10h et midi ou 14h et 16h, à raison de 3 fois par semaine - quelle que soit la météo - 155 tournées ont ainsi été réalisées avec 4 828 olfactions positives, soit en moyenne 30 olfactions positives par tournée - ou encore, celle-ci ayant une durée de 2 heures environ, une odeur toutes les 4 minutes ! Les odeurs rencontrées le long du chemin sont décrites à partir des 45 substances odorantes (= référents) apprises dans le Champ des Odeurs ®, qui se classent elles-mêmes en grande famille chimique comme par exemple phénolée, aminée ou encore soufrée - peut-être la plus connue dans la région.

27 011 référents ont été enregistrés sur le petit ordinateur de poche pour décrire les 4828 olfactions positives, car une odeur est toujours un mélange de plusieurs constituants. Le tableau ci-dessous montre les constituants prédominants dont 6, marqués par une astérix, représentent 40 % des référents sentis par heure. Le pôle soufré n'apparaît en tête que d'une courte avance devant le pôle phénolé.


Les odeurs senties par famille chimique

Pôle soufré
30.7 %
Disulfure de méthyl *
Pôle phénolé
27.5 %
Scatol * / phénol *
Pôle gras
18.3 %
Nonanal / acide butyrique *
Pôle fruité-floral-doux
14 %
Cyclopentanone * / Phényl acétate d'éthyl
Pôle terpénique
9.5 %
Quinoléine * / alpha pinène

 

Les référents majoritairement rencontrés ont tous des connotations négatives, c'est-à-dire qu'ils seraient associés à un " ça sent mauvais " par quiconque non formé. Il faut noter qu'ils peuvent provenir à la fois des rejets automobiles et industriels. Le disulfure de méthyl se trouve ainsi marqueur dominant de certaines industries de l'agglomération rouennaise, mais il est aussi largement présent dans les rejets des pots d'échappement. Lorsque la source est évidente, bien identifiée, un commentaire accompagne l'olfaction. C'est le cas pour 58 % des olfactions sur lesquelles 43 % sont notifiées d'une origine automobile.

Il est intéressant de constater l'importante de ces odeurs liées au trafic, alors qu'elles ne font pas l'objet de récriminations particulières des habitants. Les odeurs de la ville résultent d'un riche mélange, long à " décortiquer " et où il faut aussi faire intervenir les paramètres météorologiques, le relief et le bâti. Des aspects psychosociologiques s'ajoutent très certainement : la pollution automobile est acceptée comme le lot incontournable de la vie citadine dont l'immersion quotidienne en fait oublier ses inconvénients, comme si le cerveau prenait la décision d'un refoulement inconscient. Plutôt que de se remettre en question, il est aussi plus facile de crier haro sur les cheminées des usines, coupables toutes désignées.